Action - Réaction

Publié le par ketamine

Je suis é-pui-sée.

 

Encore une journée longue et riches en émotions. Asseyez-vous je vous raconte. Pour ceux qui ne connaissent pas le blog, je vous conseille de lire cet article avant pour savoir de quoi je parle.

 

8h-11h Matinée de cours correcte, un peu chiante mais ordinaire. Rien de suspect au deuxième étage et aux environs de la salle 666. Comme c'est jeudi, comme d'hab je me fais chasser par le prof de chaises en bois et me retrouve sans salle fixe pour une heure. Je vais « travailler » en salle des profs. Je me pose dans une petite salle isolée, et surprends une conversation assez vive entre monsieur Chourave, professeur de Cubes et madame Montparnasse, une collègue d'austro-hongrois.

 

Madame Montparnasse, d'habitude très discrète, a l'air en colère. Elle parle très fort et vite.

 - Mais t'as pas vu ce qui s'est passé ? Tu n'as pas réagi !

 - Non, je suis désolée, je n'ai rien vu.

 - Mais c'est GRAVE, tu te rends compte, tu te rends compte !

 

Alertés par les cris de madame Montparnasse quelques professeurs se rassemblent autour du duo. Que se passe-t-il, madame Montparnasse, vous allez bien ?

 

Non, madame Montparnasse ne peut pas aller bien. Elle vient de se faire gifler par un élève de 5e.

 

Choc.

 

Putain, c'est pas vrai. Encore une. Et encore une qu'on va laisser seule, isolée dans sa détresse. Encore un élève qui va s'en sortir. L'escalade de la violence à Jurassic Park ne cessera donc jamais.

 

Madame Montparnasse veut partir, elle a cours dans un autre collège à 13h. Je lui demande si elle a rédigé un rapport d'incident. Elle me dit que non, qu'elle n'a pas le temps. J'insiste. Vous ne partirez pas avant de faire un rapport, c'est important. La prof de théâtre étrusque insiste pour qu'elle aille parler à la direction, elle l'accompagnera. La prof de poésie hongroise insiste aussi, elle m'a vue me décomposer à l'annonce de l'incident.

 

Oui, je me suis décomposée.Me revoilà trois mois en arrière, avant mon arrêt, lors des incidents qui nous ont frappé mon ami Educator et moi. La détresse, la colère, le sentiment d'être dépassé et impuissant. J'ai connu tout ça, et c'est ce que madame Montparnasse est en train de connaître. Et je ne veux surtout pas qu'elle reste sans rien faire, sans rien dire.

 

Elle cède. Elle va voir monsieur Chef puis remonte rédiger son rapport. Madame Montparnasse est désemparée, et stressée, elle ne parvient pas à trouver ses mots. Je suis là, je vais l'aider, à formuler des phrases simples mais marquantes, à se souvenir du déroulement des faits, à dire aussi qu'il y a eu des antécédents gravec avec cet élève.

 

La prof de poésie hongroise fait des allers-retours entre la salle des profs et la direction, et nous propose de le signaler à tout le monde dès la fin des cours de la matinée.

 

12h Les profs entrent les uns après les autres dans la salle, on leur parle de l'incident, ils ne s'enfuient pas à la cantine comme ils l'auraient fait d'habitude, ils s'asseoient et essaient d'en savoir plus. La prof de géopolitique appliquée a écrit en gros sur le tableau des infos « Madame Montparnasse s'est faite gifler par Kévin, de 5e Godzilla. »

 

12h20 Une petite assemblée s'est formée, choquée par l'incident, les réactions se font vives.


 - On ne peut pas laisser passer ça, UNE FOIS DE PLUS.

 - Pas après l'affaire Educator, l'affaire Erzébeth, et d'autres encore.

 - On n'a pas l'intention de perdre un collègue de plus !

 

Consensus. Truc de fou à Jurassic Park. TOUT LE MONDE EST D'ACCORD. Il faut une réaction marquante.

 

Monsieur Chef monte. On lui explique qu'on a décidé de ne pas prendre les élèves cet après-midi, et de leur faire un discours de manière très solennelle, sur les conséquences de tels actes. Ca ne sera pas des vacances, ah non.

 

Monsieur Chef n'est pas très pour.

 

Je n'arrive plus à parler, je sens la colère et la détresse monter en moi. Je suis au bord de la panique; merde, c'est reparti.

 

On ne va rien faire. Une fois de plus.

 

Monsieur Chef propose un discours la semaine prochaine.

 

NON. Ca ne sert à rien, on va encore laisser passer et oublier et laisser un collègue dans la merde.

 

 

Puis la prof de poésie hongroise reformule en disant qu'on va faire un « travail avec les élèves ». Monsieur Chef approuve. Okay.Comme le dirait de manière très classe un ami-collègue, « s'il y avait eu des mouches dans la salle, elles auraient eu mal aux fesses ». Mais l'important c'est qu'on a voté à l'unanimité le retrait.

 

Je suppose que pour la plupart des profs un droit de retrait c'est quand même peu ordinaire. A Jurassic Park c'est inespéré. Mais là trop c'est trop. Le ras le bol est collectif.

 

12h45 fin de la réunion improvisée, on me traine à la cantine. Dans les escaliers j'explose en sanglot. Putain, ça aurait du être fait il y a quatre mois ça. Ca aurait du être fait dès les premiers incidents, et ça aurait du être fait en soutien à Educator. Et c'est maintenant, qu'il est parti, qu'il a souffert qu'on s'en rend compte. Je suis à la fois effondrée et surexcitée, c'est très bizarre.

 

Je ne mange quasiment rien, je suis trop perturbée par ce qu'il vient de se passer. La gifle, les réactions, la décision.

 

13h je retourne en salle des profs. La prof de poésie a commencer à rédiger une lettre que l'on va adresser aux parents pour les informer de la situation. Je l'aide à la mettre en forme.

 

Au moment où l'on commence à taper la lettre, on nous informe qu'un surveillant vient d'être très méchamment insulté. Informons les parents de cela aussi.

 

On leur décrit les faits, on les informe de notre décision et des raisons qui nous ont poussé à la prendre. On leur raconte ce qui va arriver à leurs enfants cet après-midi : un rappel des règles élementaires de vie dans un collège, en présence de tous les adultes. La suspension des cours pour les faire réfléchir. La volonté de travailler dans des conditions sereines. L'assurance de leur compréhension et de leur soutien (oui, nous avons travaillé la diplomatie, la prof de poésie et moi)

 

Puis nous rédigeons un plan détaillé du discours que l'on souhaiterait tenir aux enfants. Rappel des faits ET des antécédents. Respect dû aux adultes et aux élèves. Rôle de l'école. Explication du refus de faire cours dans ces conditions. Monsieur Chef ajoute qu'il ne laissera plus rien passer. Qu'il y aura des conseils de discipline à la pelle s'il le faut. Qu'un élève sans matériel, venu glander et faire le bordel ne sera plus accepté en classe. Qu'on n'acceptera plus les retardataires, ni les élèves qui ne sont pas en rang quand on vient les chercher. Que c'est pas la foire du slip, que ça l'a été trop longtemps, et qu'ici c'est nous, adultes, les maîtres et non eux.

 

 

13h30 une armée de profs envahit la cours pour garder les élèves pendant que d'autres chamboule le réfectoire pour en faire une salle de conférence. Les profs dans la cour doivent surveiller des élèves excités comme des puces par le fait qu'ils n'ont pas cours, qui deviennent de plus en plus agressifs et énervés au fur et à mesure de l'après midi. Ca devient difficile de leur expliquer pourquoi.

 

de 13h45 à 16h40, niveau par niveau, les élèves sont conviés dans la salle, et nous leur tenons quatre fois le même discours, trois heures durant. Les profs sont déterminés. Monsieur Chef et Madame Adjointe aussi. Le ton est calme mais ferme. C'est long car tous les adultes présents don quelque chose à leur dire.

 

Les 6e ont une réaction normale : ils sont troublés, perturbés par ce qu'on leur annonce.

Les 3e et 4e sont un peu plus habitués, mais ils ont la même réaction.

Tous sont calmes et à l'écoute.

 

Les 5e passent en dernier, il est assez tard. Ils sont les premiers concernés parce que c'est un 5e qui a été impliqué dans cette agression, dans la mienne, dans celle d'Educator. Ils sont tout simplement odieux. Ils sont exaspérés, soupirent, ricanent, bavardent, n'écoutent rien, demandent à rentrer chez eux. Les réactions sont scandaleuses :

 

- Elle l'a mérité aussi, elle a du faire quelque chose pour ça.

- Moi ça m'intéresse pas votre réunion là, j'ai vraiment autre chose à faire.

- Et Madame Montparnasse elle va partir elle aussi? Hein ? Comme Educator et Erzébeth ? On sera débarassé ? (rire de toute la salle)

 

Retenez-moi, je vais le buter celui-là.

 

La prof de cubes est une gentille personne un peu gnangnan. Elle s'énerve, elle leur dit avec une intonation dans la voix que je ne lui connaissais pas qu'ils ne seront pas respectés s'ils ne sont pas respectables. Et vlan. Gros blanc. Prenez ça dans les dents, élèves de 5e.

 

Monsieur Educator n'a pas été viré mais a changé de métier et que c'était son choix, madame Erzébeth a eu des problèmes de santé qui ne les regardaient pas. Version officielle, point barre.

 

Les 5e n'auront pas entendu grand chose, ont refusé de prendre la lettre destinée à leur parents. Mais madame Adjointe affirme en fin de réunion qu'ils ne gagneront pas.

 

Sincèrement je suis épuisée, mais soulagée. Cette intervention ne révolutionnera pas Jurassic Park mais sera quelque chose que l'on a fait, décidé et mené ensemble. Chose très rare, trop rare dans ce bahut. Et que pour madame Montparnasse, humainement, il fallait le faire. Je me sens fière, et soulagée. je suis contente qu'on ait pu enfin parler d'une seule voix. Les torts de décembre ne sont pas réparés, mais Educator et moi sommes un peu vengés. La prof de poésie hongroise me confie "tu sais, si j'ai insisté pour qu'on organise tout ça, pour convaincre monsieur Chef, pour écrire la lettre, c'est parce que j'ai pensé à toi..."

 

 

17h Les élèves sont sortis. Sur une vingtaine de profs présent en début d'après-midi il n'en reste que la moitié. La moitié de cette moitié s'en va juste après la fin de la réunion. L'autre moitié, dont moi, va se taper le rangement de la cantine (une trentaine de tables à remettre en ordre)

 

Parce que ben ouais, on va pas laisser les agents faire ça demain à 8h. ca me semble la moindre des choses. Mais non, d'autres ont "fini à 15h30, alors je m'en vais là il est déjà 17h, et moi je suis à 35 heures je te signale". Moi aussi j'ai fini à 15h.. et je devais faire quatre heures aujourd'hui, j'en suis déjà à 10. Mais non, pardon, moi je ne suis "que" à 18 heures, je peux bien faire ça... BREF.

 

Enfin, cette journée de fou est finie. Je suis plus épuisée qu'après six heures de cours. Enfin je peux rentrer.

 

Ah non attends, y a la commission éducative de Moïse. Merde.

Je vous raconterai ça demain, c'était tout aussi épique.

 

Et me voilà bloquée jusqu'à 19h30. Douze heure de collège, deux tiers de mon "temps de travail hebdomadaire" en une journée.

 

Et encore, on n'a pas encore commencé les conseils de classe.

 

 

 

 

Publié dans école

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BBK.mel 23/03/2012 21:13

"Je suppose que pour la plupart des profs un droit de retrait c'est quand même peu ordinaire."
Ça c'est le rêve. Dans la réalité, c'est chacun sa merde.

maga 23/03/2012 20:09

ouf quelle journée effectivement! je ne sais pas comment vous tenez, perso j'aurai fait comme Educator....les 5eme sont à baffer

EDUCATOR 23/03/2012 07:31

mais cassez vous de là! laissez les dans la merde et barrez vous sans scrupule avant d'y laisser la santé!

ketamine 23/03/2012 16:00



Et je vais où ? T'es bien mignon mais la solution je l'ai cherchée pendant trois mois, je l'ai pas trouvé...


 


Au fait, je suis allée réclamer tes affaires laissées dans ton bureau à New Educator il les a mises de côté mais j'ai pas eu le temps d'y passer, je te rendrai ça la semaine prochaine. 



Prof d'Austro-Hongrois #2 22/03/2012 22:15

Ca me rappelle trop de mauvais souvenirs. Dire que j'avais ces 5èmes l'année dernière!

elihah 22/03/2012 22:04

En effet, c'est déjà ça !