L'autre monde

Publié le par ketamine

Les grands sages de l'IUFM me l'avaient dit, c'est un métier plein de déceptions.

Mais comme tout ce qu'on a pu me dire à l'IUFM, j'ai tendance à l'oublier volontairement. Ceux qui connaissent les IUFM comprendront. 

 

Des fois je suis déçue et je reprend espoir. Aujourd'hui je suis déçue et carrément blasée. Au point même que j'envisage sérieusement de passer à autre chose, après seulement trois ans.

 

Je suis cynique et je parle cash. Quand il s'agit d'élèves je peux dire des choses que seules les personnes qui ont déjà eu l'expérience d'une salle des profs peuvent comprendre, les autres s'écriraient choqués "Mais comment peut-on parler d'un enfant comme ça ?!" 

 

Je suis déçue souvent, mais lorsque je suis plus déçue que d'habitude, je les déteste carrément.

 

Je suis prof principal de la 4e Shrek (4e classe maudite parce que âge con) avec qui les profs ont un peu de mal. La 4e Shrek est bien moins pire que la 4e Godzilla que j'avais l'an dernier, mais ils sont bien plus chiants que la 4e Bambi que j'ai aussi cette année. Elle est composée principalement d'un savant mélange de la 5e Arkham Asylum (pleine de fous furieux)  et de la 5e Blanche-Neige (pleine de sages princesses et de gentils nains de la forêt).

 

Le problème c'est que les Arkham ont pris le pouvoir et que ma 4e Shrek est devenu un joyeux bordel. Ils s'appellent Shrek, parce que ce sont des monstres, mais qu'ils sont quand même, ça me fait mal de le dire, GENTILS. Non mais vraiment, individuellement, en face à face, cernés par un parent de chaque côté pendant un entretien parents-profs de 10 min, ils sont gentils.. Et surtout, je les connais tous depuis l'an dernier... 

 

J'ai commencé l'année en me disant que ça allait être du tout-cuit avec cette classe, les profs ne faisaient que des compliments, Jennifer et Kevin les deux terribles d'Arkham avaient pris plein de bonnes résolutions, tout allait bien. Puis petit à petit, ça c'est compliqué, Jennifer a commencé à hurler en classe juste comme ça, et Kevin est devenu chiant, et je le lui ai dit "Tu es chiant." Et depuis Kevin me hait, a juré ma perte, et s'est allié à Kevin n°2 qui lui avait juré la perte de tous les profs depuis le 1er septembre (pour une raison que l'on ignore toujours).

 

Kevin et Jennifer (et Kevin 2) se font régulièrement exclure de cours, parce qu'on ne peut plus les blairer (même si "l'exclusion doit être exceptionnelle et justifiée par un acte de violence physique ou verbale à l'encontre du professeur ou d'un élève"). Il arrive un moment, où on lit dans les yeux de certains leur désir de bosser sans qu'on ait à s'interrompre continuellement, où  Kevin dit une fois de trop "vas-y ta gueule toi" à Jennifer, où on en peut plus de lui dire de s'asseoir, de se taire, où son insolence  n'est plus supportable.

Le gamin qui parle de toi à la 3e personne, par exemple, même si c'est avec des mots pesés, je vous jure, c'est franchement insupportable "qu'est ce qu'elle veut elle ?" "Ca va, elle va se calmer, jl'ai pas mon carnet !", "c'est bon, tu t'en fous de ce qu'elle dit, raconte le match d'hier".

 

Et l'ultime "ELLE EST FOLLE, ELLE"

 

Ce genre de phrases déclenchent en moi comme un ouragan dévastateur de colère, je m'accroche à la table et je serre les poings pour ne pas gifler "malencontreusement" l'élève. C'est pire que des insultes je crois. Je n'ai jamais été vraiment insultée il me semble, quand je dis insultes c'est vraiment des gros mots "sale pute", "grosse connasse", ça il les gardent entre eux, les utilisent derrière ton dos.

 

Parce qu'ils savent quelle limite il ne faut pas dépasser, et que si tu les vires pour un "qu'est ce qu'elle a, elle"' ils pourront en toute légitimité crier à l'injustice (oui ils sont fourbes, et je pèse mes mots) parce qu'elle est où la violence dans cette phrase ? Peut-on vraiment exclure un élève pour ça ?

 

La violence elle y est, elle est psychologique. Un élève qui parle comme ça de toi, devant toi, ne t'accorde plus d'importance, ne te voit plus, ne t'entend plus, et c'est pire que s'il te répondait en pleine face. N'importe quelle personne, avec du recul, me dirait "ce sont des mots de gamins" , ce à quoi je répondrais certainement que je suis d'accord. Mais sur le coup, en plein conflit, quand ton taux d'adrénaline est au maximum et que la colère monte, tu le perçois comme du mépris, le vrai qui fait mal, il a appuyé exactement là ou ça faisait mal. Il porte atteinte psychologiquement à l'individu tout entier, à l'être humain et à sa fierté, et pas seulement au prof.

 

L'expérience fait qu'on supporte mieux ce genre d'attaques au fil du temps, qu'on apprend à ne pas leur accorder d'importance, et qu'on sait mieux se maitriser, mais elles font toujours mal. Parce qu'en tant que prof, on a l'impression d'avoir une place importante, une stature, face à une classe on se sent maître. Seul adulte parmi les enfants, seul transmetteur du savoir. Et là, en une mini-phrase, l'élève te fais comprendre que non seulement tu n'es pas au dessus de lui, mais que tu es même carrément en dessous, qu'il t'écrase comme un cafard avec son mépris. 

 

Kevin et Jennifer se font régulièrement exclure donc, les autres sont chiants, et je décide de prendre une heure de vie de classe pour discuter. Je commence un petit monologue, j'expose les problèmes, les élèves écoutent silencieux. Je joue la carte du "je vous comprend, moi aussi j'étais comme vous" (c'est pas vrai, mais ça marche parfois), je leur fais comprendre qu'on a tous la haine, que moi aussi je l'ai, que les contraintes me font chier, que y a des millions de choses qui me donne envie de tout casser,...  Puis hélas, j'enchaine avec le paragraphe Vieille Conne, mais sur le coup je n'avais rien d'autre sous la main... "Le problème c'est que c'est à nous de s'adapter, la vie ne s'adapte pas à nous, on peut garder son franc-parler, sa liberté de penser, son envie de lutter, mais il faut respecter les règles, vous du collège et de la classe, comme moi je respecte les lois, et je respecte les décisions de mon chef" (en soit un chef d'établissement n'est pas vraiment un patron, mais c'était pour leur faire comprendre...) "Si monsieur chef-chef change mon emploi du temps et me dit "madame Erzébeth, vous travailliez pas le lundi ? Et bien maintenant, tous les lundi, à 8h !"  ou s'il me fait venir pour une réunion un samedi matin, Je n'aurais pas le choix, je dois obéir et m'adapter, comme vous, vous devez aussi vous adapter...Vous comprenez ?"

 

Et là. Déception. Enorme. Les élèves se mettent à parler dans tous les sens, que je ne suis pas un exemple, que je suis qu'une pauv' conne qui me laisse faire, que de toute façon c'est pas pareil parce que je suis PAYEE (et dans leur tête, quand on est payé on ferme sa gueule), qu'ils voient pas pourquoi ils respecteraient des règles s'ils n'ont rien en échange, qu'ils voient pas pourquoi ils respecteraient les règles de toute façon parce qu'ici on est à SAINT-TRULULU-DU-NEUF-TROIS, les règles d'ici ne sont pas celles des villes normales, et que ce collège, il n'aura pas le même fonctionnement qu'un collège normal. Et ça c'est eux qui décideront.

 

Ce discours me débecte. Me rend affreusement triste. Me donne envie de hurler. PUTAIN ILS ONT 14 ANS et ils sont déjà blasés, obsédés par l'argent, conscients de l'environnement pourri dans lequel ils vivent et désabusés. Ils n'ont aucune envie d'en sortir, et ne s'en donnent pas les moyens. 

 

 

Et moi, pauvre idiote, je croyais quoi, hein ? Avec mon éducation middle-class et mes gentilles manières, que c'était avec mon attitude de rebelle de clapier que j'allais les toucher ? Que j'allais leur apporter quelque chose, peut-être, juste parce que je porte des Doc Martens et que mes jupes sont plus courtes que la moyenne ? Qu'ils allaient vraiment m'écouter et s'engager tous, poliments, un par un, à ne plus embêter le prof de Bataille Navale ? 

 

Je me suis sentie tellement inutile, tellement bête, et tellement dépassée. J'ai vécu une adolescence compliquée, je pensais que ça serait une force en étant prof. Que je serais la prof qui les comprend, parce que moi aussi j'ai eu et j'ai toujours la haine, mais on ne vit vraiment pas dans le même monde et ils me le font comprendre chaque jour un peu plus.

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