Les bornes des limites

Publié le par ketamine

Commissariat de Saint-Trululu-du-Neuf-Trois aux alentours de midi.

 

Bonjour, je suis monsieur Chef du collège Jurassic Park, on peut voir quelqu'un pour un dépôt de main courante ?

Ah monsieur Chef, comment allez-vous ? Bien sûr, asseyez-vous un instant, on va vous prendre au plus vite.

 

Un peu plus tard.

 

- Bonjour, vous êtes monsieur Chef c'est ça ? Ca va bien depuis la dernière fois ?

Oui moi pas trop mal, par contre ma collègue ici présente, Mme Erzébeth aurait besoin de déposer une main courante pour menace.

- Bien sûr suivez-moi ! 

 

Monsieur Chef et moi suivont ce jeune agent en civil. Sur le chemin, on rencontre deux autres jeunes agents en civil.

 

Hey Monsieur Chef, ca va ? Je vous fait un café ? Madame aussi ?

- Ah oui, Monsieur Chef, qu'est ce qui vous amène cette fois ?

 

Nous sommes dans un étage plein de jeunes agents en civils. Mignons, gentils, hyper souriants et détendus. Monsieur Chef serre des mains, boit des cafés, plaisante. Moi je suis, en silence.

 

Merde.. Monsieur Chef, principal de collège, au commissariat de Saint-Trululu du Neuf-Trois il est COMME CHEZ LUI. C'est pas flippant ça ? Franchement ?

 

Mais qu'est ce que je fous là finalement. On m'emmene à la Brigade des Enfants Méchants, alors madame Erzébeth, racontez nous.

 

Ce matin, 9h. Les 5e Armageddon sont très excités. Dylan est chiant, Brandon aussi. Et Kévin s'y met aussi.

 

Kévin vous ne le connaissez pas, j'ai déjà vécu de petits conflits avec lui, mais rien qui mérite d'être vraiment raconté. Mais aujourd'hui Kévin a la haine. Il vient de se faire coller par un surveillant pour avoir trainé dans un couloir. Mais je ne le sais pas.

 

- Kévin tais-toi s'il te plait. Kévin retourne toi. 

- OUAH QUOI J'AI RIEN FAIT.

- Si, tu es tourné dans le mauvais sens. Et ne me réponds pas comme ça s'il te plait. Et jette ce chewing-gum que tu mâches.

- QUOI QUOI QU'EST CE ELLE ME DIT ELLE ? J'AI UN CHEWING GUM ! MEME PAS J'EN AI EN PLUS ! NON MAIS COMMENT ELLE ME PARLE ELLE !

 

Ne pas s'énerver ne pas s'énerver ne pas s'éner...

 

- NON MAIS ELLE EST SERIEUSE ELLE ?

- CA SUFFIT ! TU PRENDS TES AFFAIRES ET TU SORS DE CETTE SALLE ! J'ECRIS UN RAPPORT A MONSIEUR CHEF

- NON MAIS VAS-Y JE VAIS PAS SORTIR ! COMMENT TU ME PARLES TOI !

 

Je me dirige vers la porte, je l'ouvre.

 

- Maintenant tu dégages Kévin, j'en ai marre qu'on me parle comme à un chien, tu le comprends ça ?

- C'EST TOI TU ME PARLES MAL

- JE T'AI JUSTE DIT DE JETER UN CHEWING GUM !!! SERIEUX QUOI, TOUTE LA JOURNEE Y A DES GAMINS COMME TOI QUI ME REPONDENT ET QUI ME TUTOIENT J'EN PEUX PLUS A LA FIN !

- Vas y c'est bon, ferme-là, toujours elle me fait chier, elle.

 

Kévin se dirige vers la porte et de rage jette violemment une chaise à terre pour m'effrayer. 

PUTAIN. Je mets un autre coup dans la chaise pour ne pas taper Kévin. Si je fais pas ça, ça va partir.

 

 

Il est dans le couloir, je veux m'assurer qu'il est bien pris en charge, je l'accompagne jusqu'au hall où je pourrais trouver un surveillant ou CPE. 

Je suis près de lui mais je ne le touche pas.

 

- Touche-moi pas ! vas-y casse toi !

 

Kévin lève la main vers moi. Une fois.

 

- Hého, tu fais pas ça ! ça va pas ? t'es en train d'aggraver ton cas Kévin !

 

Je dois regagner le contrôle. Vite. Je fais un truc stupide, j'attrape le bras de Kévin...limite par réflexe.

 

- TOUCHE-MOI PAS J'TE DIS, CASSE-TOI !!!

 

Kévin a levé la main. Une deuxième fois.

 

 

Je suis choquée.

 

Je crie.

 

 

Je suis pas là pour ça, je suis pas là pour faire cours à des fous furieux, je me casse de là, j'en ai assez, toute la journée on me traite comme ça, jsuis pas un chien, merde.

 

Je pars.

 

Je pleure.

 

En salle des profs, je tape dans les murs en criant "J'en ai marre putain, j'en ai marre". Je pleure. 

 

J'ai trop accumulé de difficultés, de frustrations, de mal. Je suis dans une période de merde, je suis fatiguée, stressée, énervée, angoissée. Je fais des insomnies, et le reste du temps des cauchemars. Je ne mange quasiment plus et quand je suis en weekend je n'ai envie de rien et je subis une fatigue anormale.

 

Vendredi, Moïse 11 ans, en 6e a voulu sortir de la salle, il m'a POUSSEE pour passer quand j'ai bloqué la porte. Un grand coup dans le bras.

 

Mardi, Jennifer 11 ans même 6e m'a hurlé dessus quand je lui ai confisqué son portable, et elle est sortie en claquant la porte et en criant que jamais elle ne me parlerait bien si je lui prends son portable, que je peux toujours crever.

 

Mardi toujours, Dylan 13 ans, 5e a passé une heure à me dire "Vas-y j'ai rien fait" quand je lui ai fait une remarque (s'asseoir, ne pas se balancer, sortir ses affaires) et a crié que je le harcelais.

 

Kévin c'est la goutte d'eau.

 

J'ai pas de chance cette année à Jurassic Park. L'an dernier, c'était dur, j'avais des 4e, des 3e, ils faisaient deux fois ma taille et mon poids, mais je n'ai jamais été menacée, ils n'ont jamais dit un quart de ce que les 5e et 6e disent, ils n'ont jamais fait un quart de ce qu'ils font. J'ai été tutoyée peut-être.. trois fois dans l'année. 

 

En ce moment en 6e, c'est tous les jours. Même la 6e Jumanji, qui ne sont pas méchants, que j'essaie de recadrer quand ils rentrent dans un bordel pas possible, ils soupirent, râlent, se montrent insolents, sont sans arrêt en train de tout remettre en cause.

 

On ne s'assoit pas tant que je ne l'ai pas dit, on arrive à l'heure, on a ses affaires, on arrête de bavarder, on rend ses punitions. Des trucs normaux de profs normaux quoi. Ca serait une erreur que de faire l'impasse sur ça. Et bien POUR CA vous voyez, pour un chewing-gum, pour une écharpe pas enlevée (trop pratique de prononcer de l'austro-hongrois quand on a une écharpe jusqu'aux yeux), pour une retenue (hyper avertie à l'avance) pour cause de trois travaux non faits, pour une remarque sur la façon dont ils sont assis (genre les pieds sur la table, balancés sur leur chaise) POUR CA, ILS ME HURLENT DESSUS, ILS ME TUTOIENT, ILS ME DISENT QUE JE LES FAIS CHIER. 

 

Tout le temps. Toutes les heures. Je ne suis pas chiante. Je suis stricte parce que je n'ai pas le choix. Je ne le suis pas devenue du jour au lendemain, j'ai cadré dès le 1er jour avec les 6e et 5e. MAIS NON. Tout ça dépasse la simple provocation. Ils contestent sans arrêt, sans raison.

 

Pourquoi on n'auraient pas le droit de parler en cours d'abord ? Hein ? 

 

Pourquoi on doit faire une punition si on a rien fait (en l'occurence bavardé toute l'heure) ?

 

Pourquoi c'est vous qui décidez quand est ce qu'on s'assoit ou pas ? Qui vous êtes d'abord pour décider ça ?

 

 

 

Je descends chez Madame ChefAdjointe. J'ai essayé d'y aller calmée. Je lui donne le rapport, c'est le bordel au bureau, elle a trois mille truc à faire, je repasserai à midi Madame Chef, ok ?

 

Je remonte en salle des profs, c'est la récré, presque tous les profs sont dans la salle. 

 

- Olala Erz' ça a pas l'air d'aller.

- Non ça va pas. J'ai eu un problème ce matin. 

 

Je suis en colère. Mais j'essaie de me contenir. Et puis je raconte.

 

Et plus je raconte plus je craque. Et j'éclate. Je raconte et je pleure, je pleure, je n'arrive pas à m'arrêter. 

 

Et je balance tout : Kévin mais aussi Jennifer, Moïse, Dylan, la 6e Jumanji qui fait ce qu'elle veut, la frustration que j'ai à ne pas pouvoir travailler normalement, et la souffrance que j'éprouve depuis le mardi de News from Hell, à cause de la solitude, de l'indifférence et du trop grand détachement de certaines personnes à l'égard de tels évènements. Du fait qu'on me rappelle involontairement que c'est moi le problème. Je ne cite personne pendant mon récit mais certains comprennent, d'autres reconnaissent.

 

Les profs sont choqués, ils comprennent, on ne peut plus accepter ça.. Il a fallu qu'ils me voient en pleine crise de larme pour comprendre. Erzébeth est fragile, mais elle au moins exprime. Et sa souffrance c'est la nôtre, chaque jour, sauf qu'on a peut-être un peu oublié comment pleurer... On n'acceptera pas. On va prendre des sanctions. 

 

Monsieur Chef est là, il a tout entendu. Monsieur Chef me reçoit dans son bureau plus tard dans la matinée, à midi on va au commissariat déposer une main courante. Kévin n'a pas à vous menacer. Surtout dans une situation comme ça. Ca va vous protéger si jamais il y a des suites.

 

JAMAIS je n'ai imaginé qu'un jour je porterais plainte contre un élève. Jamais. Je n'ai jamais cru arriver à de telles extrêmités. Mais là c'est trop. Je pleure parce que c'est moi, Erzébeth, jeune femme de 25 ans, qui se sent menacée. C'est pas Madame Erzébeth la prof d'austro-hongrois qui gère un énième problème. C'est moi. Une putain d'humaine, qui ne demande qu'à faire son job et qui essaie courageusement de le faire tous les jours. MON JOB QUOI. Le truc qui me fait bouffer, qui me fait vivre. Et là le job, il est en train de me TUER.

 

Et là je me rends compte que Monsieur Chef il connait tout le commissariat, des trucs comme ça il les vit régulièrement, il accompagne d'autres profs, d'autres personnels, qu'il est régulièrement appelé pour qu'on lui donne des renseignements sur des élèves délinquants. Il est chef d'un COLLEGE. Un collège, pas une prison, un foyer pour jeunes délinquants, non un collège, un école ordinaire, et il va chez la POLICE régulièrement... NORMAL QUOI.

 

De retour du commissariat, je vais chercher du réconfort dans le bureau d'Educator. Plus tard, il me livre la version de Kévin.

Kévin n'avait pas de chewing-gum je l'ai accusé injustement, alors il a répliqué. Je lui ai dit "Ta gueule" et l'ai exclu "sans raisons". Il est sorti mais j'ai pris une chaise et la lui ai JETEE DESSUS, qu'il a heureusement esquivée. Et après dans le couloir, il a eu peur de moi, que je le frappe alors il m'a menacée en premier. 

 

REVEILLEZ-MOI. DITES-MOI QUE JE REVE.

 

Et c'est ça, la version qu'il va donner demain, lors de la confrontation avec ses parents. Et y aura encore des connards pour dire "un enfant n'invente rien, il se base forcément sur quelque chose". 

 

Je suis désespérée. Vraiment. Je ne pensais pas que des choses comme ça m'arriverait, même à Jurassic Park. J'ai jamais vécu ça l'an dernier, cette année "qui est bien plus facile que la première tu verras" est juste un calvaire.

 

Et pourquoi CA, ca m'arrive à MOI ?! Je ne suis pas méchante ni injuste, je veux juste leur apprendre des trucs. Je fixe des règles parce que c'est mon job. Si seulement ce n'était que pour me provoquer comme le faisait les Arkham l'an dernier, mais non, c'est bien pire que ça. BIEN PIRE. ET C'EST TOUT LE TEMPS.

 

Publié dans école

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Thomas 13/06/2012 17:37

Et après on entend les politiques (enfin, UN politique en particulier, et pas des moindres) dénigrer le travail des enseignants...
Il serait peut être bon de rendre cet article public.