Ma meilleure ennemie

Publié le par ketamine

Bon. Faut que je vous présente quelqu'un. 

 

Je n'ai pas vraiment de salle, je change jusqu'à quatre fois dans la matinée, sur trois étages, avec trois manuels, trois cahiers d'activités, des piles de photocopies, un énorme trieur plein de feuilles, le projecteur (quand j'en trouve) et le lecteur CD sous ler bras...

Mais je reviens régulièrement dans la salle 666. Elle est pleine de courants d'air, mal éclairée, pas du tout équipée, et il manque toujours deux ou trois tables et chaises pour faire asseoir tous les Kévin et Jennifer de la 4e Shrek. C'est la salle dans laquelle j'avais la 5e Arkham l'an dernier, dans laquelle j'ai vécu tous les pires moments l'année dernière et cette année. Je la sens encore hantée du fantome de Jennifer qui hurle, de celui de Kévin qui lance des chaises...

 

Mais en face de la salle 666 il existe un lieu de paix et d'amour. Le jardin d'Eden. L'Elysée (dans le sens mythologique du terme). Le Paradis.

 

La salle d'Eglantine.

 

Eglantine, certains la connaissent, l'ont découverte chez copain Educator, ou on suivit ses aventures sur mon compte Twitter. 

 

Pour les autres : Eglantine c'est Qui ? C'est Quoi ?

 

Eglantine est une jeune collègue arrivée cette année à Jurassic Park. C'est un peu l'antithèse de moi-même.

 

Elle est souriante, joviale, positive, pleine d'énergie, gentille, brillante... Elle ne se plaint pas, elle n'est jamais de mauvaise humeur, elle affiche un immense sourire tous les matins en venant travailler, alors que moi je bois mon troisième café de 8h, en ralant sur tout, mal réveillée, des cernes noirs jusqu'aux joues. D'ailleurs Eglantine comme Monsieur C. le super-prof ne boit pas de café mais seulement du thé "parce que c'est meilleur pour le coeur"(et en plus, Eglantine parle en comic sans MS rose)  

 

Je la hais.

 

Quand on l'écoute, on a l'impression que tout se passe à merveille, que les élèves sont GENTILS, SERIEUX et qu'ils APPRENNENT une multitude de choses PASSIONANTES.

 

Eglantine est un OGM né d'un croisement entre Maria Von Trapp et Princesse Giselle du filmEnchanted

Eglantine ne parle pas, elle chantonne. "Tout se passe très bien !" (La VF pour les non-anglophones : C'est moins fatigant de travailler en chantaaant). Elle fait des projets, des exposés, et on dirait que les élèves aiment ça. Elle met des fleurs dans sa salle. 

Eglantine est passionnée de génétique et capable de faire des clones. Ca pourrait être utile, si un jour Educator et moi on ouvre notre école idéale, on clonera Charles-Apollon.

 

La première fois que j'ai parlé à Eglantine, j'ai cru mourir. C'était à la cantine, elle parlait avec Madame Coquelicot, la chef de la section des enfants en difficultés. Mme Coquelicot, j'ai toujours cru que c'était un peu une Eglantine, en plus vieille. L'an dernier elle semblait toujours joyeuse, rarement fatiguée et ne se plaignait jamais. Mais Mme Coquelicot n'est pas infaillible, et cette année elle en a marre. Même plus que moi. 

 

Eglantine disait qu'elle aimait le bahut. Qu'elle allait très bien. Que les élèves étaient "un peu bavards mais très attachants".

Puis elle a parlé d'elle et c'est là que j'ai commencé à me sentir pas très bien. Elle habite à la campagne (moi dans une banlieue du Neuf-Deux). Son copain a quitté la province pour s'installer en région Capitalienne avec elle (Boyfriend m'attend depuis deux ans à Petite-Ville-de-Province). Elle vient tous les jours au collège en voiture, ça la détend (moi en RER et ça me stresse)...

 

Plus elle en ajoutait, plus je l'enviais et la détestais. Plus je vois son visage enjoué, plus je sens monter en moi une espèce de rancoeur, mêlée de jalousie et de haine. C'est pas juste. Vraiment pas juste. On n'a pas le droit d'être heureux quand on bosse à Jurassic Park, merde. 

 

J'ai fini par en rire, avec la complicité de quelques collègues, parce que c'était la seule façon de ne pas détester à fond cette pauvre fille qui n'a RIEN FAIT, à part être heureuse dans sa vie et son boulot. Des qu'il la rencontre, Educator lui lance systématiquement un "comment ça va aujourd'hui ?", juste pour le plaisir de l'entendre répondre "Très très bien !" et de voir ma tête, consternée. 

 

Evidemment, beaucoup de gens l'aiment bien. Une personne en particulier est une grande fan d'Eglantine. C'est Sonia, alias Soso la Daronne, doyenne de nos AED (surveillants). 

 

Soso c'est cette AED recrutée par Educator l'an dernier, qui a été, entre autres, assistante personnelle d'une célèbre créatrice de mode, et qui lors de son entretien, à la question "Pourquoi avez-vous quitté Mme CélèbreCréatrice ?" a répondu en toute franchise "Cette salope m'a virée." 

 

Soso c'est un peu comme une maman pour moi. Elle n'a que douze ans de plus que moi (et donc deux de plus que ce vieux croûton d'Educator) mais en fait un peu plus quand même... Soso, du haut de son mètre cinquante-cinq et de ses donc...37 ans, se charge de me prodiguer de sages conseils maternels. Avec Soso je suis comme une petite fille. Elle a bourlingué, vu du pays, vécu beaucoup, s'y connait en matière d'enfants, d'ados, et de mecs. Elle en impose. Soso c'est la seule AED que les élèves vouvoient et appellent "madame". Moi aussi au début j'avais envie, de l'appeler "Madame". 

 

Et Soso ADORE Eglantine :

Soso : - Cette fille est géniale, elle PO-SI-TIVE.

Erzébeth (et son corbeau sur l'épaule) - mpff..

Soso : - Tu devrais faire comme elle et tes journées passeraient plus vite !

Erzébeth : - Tu me vois, MOI, POSITIVER ?

 

Je me sens trahie, abandonnée. Ma mère d'adoption préfère Eglantine, la petite prodige, à moi. Je suis dégoûtée, elle aura surement un jouet plus gros que le mien à Noël.


Non mais sans dec, j'éprouve une jalousie enfantine à l'égard de cette fille,la même  longtemps éprouvée quand j'étais enfant à l'égard de mes frères que, selon moi, mes parents préféraient.. Voilà, je suis en train de ressasser l'enfance tout ça, okay je suis très malheureuse, bouhouhou, c'est bon, stop.


Mais quand même quoi.. Eglantine = Exemple typique de comment je me remets en cause en permanence. De comment je passe mon temps à me rappeler ce que je ne suis pas plutôt qu'à croire en ce que je suis. Eglantine je la déteste aussi parce qu'une fois de plus (de trop), elle me met face à mes défauts, me donne l'impression de ne jamais être à la hauteur, de n'être jamais assez bien. Pour rien. Pour personne. 


Je l'aime pas, alors j'en parle un peu tout le temps. Un jour Educator a crevé l'abcès (avec du pue et la plaie qui ne se referme pas - Private joke).

Elle t'obsèderait pas un peu la petite Eglantine là ?

NON PAS DU TOUT

hmmm ?

hmpff... un peu... 

T'aimerais qu'elle en chie comme toi c'est ça ? T'es dégueulasse quand même !

Non mais oui mais non, je veux pas ça. C'est juste que... C'est pas juste ! 

 

Et puis, un beau jour...

 

C'était à 11h, n'ayant pas cours, j'allais garder mes 4/5 collés hebdomadaire en salle 666 pendant une heure. Dans le couloir, je croise Eglantine qui fait entrer ses élèves en classe.

 

Salut, dis je suis en heure de colle là, si t'as des chiants n'hésite pas à me les envoyer avec du travail ("Merci de TOUJOURS donner du travail aux exclus")

- Oh ben merci, mais ça va aller là, on fait un CONTROLE ! (voix joyeuse et grand sourire)

Bah si jamais t'en as des casse-pieds (oui, ok, c'est pas vraiment mon vocabulaire, "casse-pieds"), n'hésite pas à les envoyer faire le devoir chez moi. 

 

Non je ne suis pas HYPOCRITE. Je suis SERVIABLE. Et GENTILLE.

 

- Tout se passera bien, j'en suis sûre !


BIEN SUR. COMME D'HABITUDE.

 

Je suis un peu claustro, et, (chose que tu ne peux pas faire pendant les cours si tu ne veux pas te taper la honte intersidérale de ta vie lorsque tes 5e Armageddon poussent des cris d'animaux debouts sur les tables) je laisse ce jour-là ma porte ouverte, n'ayant que cinq Kevin à peu près calmes en train de copier des verbes.

Et là... Je n'en reviens pas.

 

Eglantine a passé une heure à CRIER. A HURLER. A JURER. A prendre des carnets, à menacer de punition, à leur demander de s'intéresser à leur boulot. Comme moi je ne l'avais jamais fait. Et pourtant...

 

Je l'ai entendue, pendant une heure, alors qu'ils étaient sensés être en contrôle. Vous savez, une heure où en théorie on est sensé entendre les mouches voler pendant que les élèves gratouillent du papier. 

 

Dylan que je garde en colle, déjà pas très concentré sur la lettre d'excuse qu'il doit me rédiger (en trois exemplaires) soupire.

 

- Toujours elle est comme ça cette prof... 

- (QUOI ? PARDON ? ) Ah bon.. ?

- Clair, à chaque fois qu'on est à côté je l'entends, elle crie.

 

Mais moi alors, je n'entends jamais rien ? Bah en fait, porte fermée + bruits d'animaux. Ok, j'ai compris.

 

Le pire c'est qu'elle va me dire que tout s'est bien passé ? Comme tous les jours ?

Ca me fait mal au coeur, zut. (Oui "zut" non plus...) En fait, celle que je prenais pour SuperProf est peut-être encore plus en souffrance que moi. Elle galère mais en plus ne le dit pas. 

 

A midi je la croise en salle des profs, je tente un "ça va ?"

Elle ne sourit pas, c'est la première fois. Elle s'est jetée sur un ordinateur, ne va pas manger parce qu'elle a trop de boulot (rentrer les notes, rédiger les bulletins...), qu'elle n'a "même pas le temps de se faire un thé". Elle semble énervée, au bord des larmes. "Oui ça va" me répond-elle. Menteuse.

 

Ca ne va pas et je le vois bien. Je me sens mal pour elle, comme je m'étais sentie mal pour la tite prof d'Austro-hongrois. Je regrette d'avoir eu des pensées aussi négatives à son égard et de m'être moquée de sa bonne humeur. Je suis touchée, bien plus que je ne l'aurais cru... J'ai donc ouvert son casier, pris sa tasse et un sachet de thé, fait chauffer de l'eau, cherché quelques biscuits dans mon sac, et je lui ai livré le tout devant l'ordinateur... 

Je ne pouvais pas faire grand chose d'autre. Elle voulait pas discuter. J'essaie quand même, elle me dit que "ça va". Je n'insiste pas. Mais je lui fais comprendre que si elle veut parler je suis là, et que c'est sûrement une sale matinée mais que ça ira mieux cet aprem (ouais les trucs qu'on me dit et que moi-même je ne crois pas).

 

Je ne l'ai revue que le lendemain. Souriante, joyeuse, de bonne humeur, elle a amené des escargots pour "faire un exposé !"

 

 

Merde, je la hais. 

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