Mon premier collège (2/2)

Publié le par ketamine

Mon premier collège, c'était donc ce petit havre de paix niché au fin fond de la montagne.

 

C'était aussi des départs à 7h tous les matins, des heures de voiture, une route sinueuse et dangereuse qui m'a parfois donné la nausée à l'arrière de la grosse voiture de collègue de bataille navale. Sur le trajet il n'était pas rare que l'on croise des épaves de voitures accidentées la veille, gisant dans un fossé ou contre un arbre. Ma phobie de la route a été rudement mise à l'épreuve. Faire près de trois heures de route par jour, quand on a peur en voiture c'est difficile, et le stress accumulé pendant les voyages se ressentait parfois pendant les cours. Malgré des conditions de travail idéales.

 

 

Enfin idéales, idéales... parfois pas tant que ça. J'ai été confronté à un milieu rural brut, plein de secrets et de sourires de façade qui cachaient parfois de terribles réalités. Un milieu, qui comme les zones sensibles du Neuf-Trois, m'était totalement inconnu. Je connaissais les petites villes, les zones semi-rurales (où le premier supermarché est à un ou deux kilomètres, pas trente) et la campagne du sud de la France qui, il me semble, est bien différente de ces villages isolés dans le centre du pays.

 

J'ai grandi relativement protégée de toute forme de violence, dans un milieu moyen mais de parents instruits et ouverts d'esprit. Et je me suis retrouvée face à des élèves que j'ai cru venir d'un autre temps.

 

J'ai du convaincre de l'utilité d'apprendre une langue étrangère des enfants qui ne sont quasiment jamais sortis de leur village, qui n'ont jamais mis les pieds à Petite-Ville-de-province ou même à Miniville, qui ont déjà le projet de devenir éleveurs bovins comme leurs pères et leurs grand-pères avant eux. Et sincèrement « A quoi ça va me servir de parler austro-hongrois à mes vaches ? ».

 

Certes.

 

L'argument du tourisme étranger n'était même plus valable. La région n'est vraiment pas touristique... (et sincèrement, j'aimerai savoir qui irait en vacances là-bas... à part pour une retraite spirituelle bouddhiste...) (pour les retraites catholiques, je vous renvoie encore à Notre-Dame-de-La-Salette-ohmondieuquellehorreurcetendroit). On était clairement pas sur la même longueur d'onde, eux et moi.

 

 

Quelques exemples frappants, tirés des échanges avec une classe de 4e pour illustrer ce fossé immense entre nous :

 

Essayant de les « échauffer » en début de séance par l'échange de quelques phrases très simples, je lance le classique (et peu efficace, avouons-le) :

 

« Qu'avez-vous fait le week-end dernier ? »

 

(et moi dans ma tête de penser à ce que j'ai pu faire pendant mes week-ends : cinéma, séries, soirées au bar avec les copains (ouais d'accord je m'attendais pas à ce qu'ils me disent ça non plus), sport, jeux sur le pc / la console, écouter de la musique, faire du shopping, lire des bouquins....)

Réponse de Kévin, 13 ans :


 - Madame comment on dit chasser ?

 - Euh... Chasser. (italique = austrohongrois dans le texte)

 - Ce week-end je suis allé chasser, j'ai tué les chats.

 - Les chats ??

 - Bah ouais, y en a de partout d'ces bestiaux-là.

 

Ah ouais. (Merde non quoi, pas les chats !)

 

Et ben, voilà, avec ce Kévin on a révisé les chiffres en austro-hongrois en parlant de calibre de carabines. Si, si je vous jure.


 - A la quat'-cinq, madame, les chats.

 - Haha, la quatre-cinq pour les chats, okay.

 - Ouais, quatre-cinq.

 

Okay et toi Jennifer, qu'as-tu fais ce week-end ?


 - J'ai joué.

 - Ah, à quoi ? Sur l'ordinateur, à la console ?

 - J'ai joué à la Wii.

 - Quel jeu ? Mario ? Guitar Hero ? Just Dance ? (JUST DANCE MY LOVE)

 - M'dame, c'est quoi la Wii ?

 

Nous sommes en 2009, la console est sortie depuis trois ans.


 - Une console Kévin, où tu joues en reproduisant les mouvements avec la manette. Tu vois cette console blanche, avec une manette comme une télécommande ? T'as jamais vu la pub ?

 - J'sais pas ce que c'est, j'ai jamais eu ça moi. Je joues pas à ça. Et j'ai pas la télé.

 

Volonté écolo-bobo des parents ou vrai décalage avec son temps, pour ce Kévin-là je suis quasiment sûre qu'il s'agit de la deuxième hypothèse. C'est lui-même qui m'a dit qu'il ne faisait pas ses devoir le soir car en rentrant des cours, il « faisait les lapins ».

 

Dans la même classe, devoir pour les vacances faire un exposé sur une personnalité du cinéma ou de la musique. M'attendant à quelques Rihanna, Justin Bieber, Brad Pitt, Jennifer Aniston, je me suis retrouvée avec (sur une classe de 20) :

  • Quatre exposés sur Johnny Halliday.

  • Deux exposés sur Brigitte Bardot

  • Un sur Fernandel, un sur Louis de Funès, un sur Bourvil.

 

Sérieusement ? Décalage total avec ce que je savais des adolescents. Ceux-là avaient des références d'un autre âge, adoptées de leurs parents et n'avaient pas encore affirmée les leurs. Tous le contraire de mes élèves de Jurassic Park, qui à 11 ans ont déjà largement dépassé le statut de pré-ado...

Ceux qui au contraire, affirmaient déjà leurs propres goûts et préférences étaient considérés par les autres élèves (et certains professeurs, hélas) comme « rebelles », « qui ne faisaient pas leur âge »..


J'ai été un peu déstabilisée, moi-même adolescente attardée, mentalement préparée à affronter l'adolescent le vrai (celui que je connais aujourd'hui, en pire) lorsque j'ai fait face à des enfants, encore doux comme des agneaux, venus d'un autre âge.

 

Le changement se faisait quand même, plus tard, en troisième. Même si on comptait encore un bon nombre d'agneaux, quelques élèves sortaient du lot, notamment des filles. Un peu paumées, très peu soutenues par les familles avec qui elles ne communiquaient pas, se jetant tête baissée dans leur adolescence, elles nous ont fait quelques frayeurs.

 

 

Jennifer, 14 ans, bien formée mais banale, mignonne mais au QI pas plus développé que celui d'un poussin de deux jours se vantait devant tout le monde de sortir avec un homme de 21 ans. On pensait que ce n'était pas vrai, enfin on l'espérait. Même si ça ne me semblait pas si invraisemblable. La famille semblait s'en fiche comme de son premier veau. (Mais quand même Jennifer est celle qui m'a montré le mot d'absence le plus LOL de tous les temps : « Nous n'avons pas pu accompagner Jennifer au collège car la vache a mis bas cette nuit et nous ne nous sommes pas réveillés ce matin ». )

 

 

Kimberley, 15 ans, vient me demande un jour combien ça coûte un test de grossesse. Et m'affirme qu'elle ne savait pas qu'on pouvait tomber enceinte quand c'était « la première fois ». Pas la première fois, première fois, non, « la première fois avec lui ». Le test s'est révélé négatif finalement, bien heureusement.

 

Samantah, 15 ans aussi, en proie à une sérieuse dépression non détectée et non traitée, accumulant les histoires d'amour compliquées, a fait plusieurs tentatives de suicide cette année-là. Dont une dramatique, au collège, où elle a essayé de s'enfoncer un couteau dans le cou. Face à quelques profs et quelques élèves.

 

L'ignorance et le manque de communication entre parents et enfants faisaient loi dans ces familles, et nous, professeurs, faisions office de confidents, d'assistants sociaux, d'infirmiers. L'établissement considéré trop petit n'était pourvu d'aucune structure d'écoute. Une infirmière présente une matinée par semaine, idem pour l'assistante sociale, pas de médecin scolaire, pas de conseiller d'orientation. Si on abandonne les établissements en zones sensibles, on abandonne encore plus ceux en milieu rural. Et les problèmes sont certes différents, mais pas inexistants. Tous les jours nous apprenions un nouveau cas de violence, d'inceste, d'attouchements, de maltraitance, d'abandon, de placement à la DDASS...

 

Je ne peux pas vraiment vous parler des parents, je n'en ai pas beaucoup rencontré cette année-là. Mais le peu que j'ai rencontré, malgré une première surprise quand ils me voyaient (mon jeune âge, mon look décalé, mes piercings), c'était ceux qui montraient un grand respect envers notre travail de professeur et nous soutenaient face à leur marmot. Quelques-uns me faisaient part de leur mauvais parcours scolaires, mais peu d'entre eux méprisaient l'école et tous essayaient de montrer le bon exemple à leur progéniture. Pas d'enfants-rois croisés à la PMDP. 

 

Encore en formation, je travaillais huit heures par semaine dans l'établissement, mais y passait en tout une vingtaine d'heures, soumise aux horaires de mes collègues à cause du covoiturage. J'ai eu le temps de m'y impliquer, et j'avais envie de donner du temps et de l'écoute aux élèves. Chose qu'on ne peut plus faire avec un emploi du temps à vingt heures. Chose que je n'arrive plus à faire à Jurassic Park, car trop épuisée par les cours, trop démotivée par l'ambiance, trop dépassée par les problèmes.

 

 

J'ai appris dès cette année-là ce que c'était que de travailler avec des êtres humains. Que tout le monde n'évoluait pas dans le milieu protégé dans lequel j'ai grandit. Qu'en tant qu'adulte du collège j'avais d'autres devoirs que de leur enseigner l'austro-hongrois. J'ai pris dix ans dans la tronche cette année-là, (et j'en ai repris 20 depuis que je suis à Jurassic Park, je commence à avoir des cheveux blancs...). Elle m'a permis de murir, de prendre du recul et j'en avais besoin.

 

Au niveau des cours, j'ai pu clairement appliquer tout ce que j'avais appris, l'établissement était équipé, vidéoprojecteurs, système de son, salle informatique digne de ce nom. J'ai pu travailler avec de la vidéo, de l'audio, internet. C'était motivant pour moi et pour les élèves. J'ai pu valider mon C2I2E avec une séquence TICE propre et complète. J'éprouve de la frustration à ne plus pouvoir travailler de la sorte aujourd'hui. J'ai pu travailler sereinement face à un public serein. Pas toujours intéressé, certes, mais calme. Je n'ai jamais mis une heure de colle. Et j'ai du mettre deux mots dans un carnet, en un an.

 

 

J'y ai passé une année de stage idéale. Tant au niveau des élèves que de l'ambiance entre collègues, des rapports humains qui se sont créés. Pour plagier un mauvais film français de 2008 (pour qui ne j'ai aucune sympathie, attention) j'ai pleuré en y arrivant (isolement, campagne, pas de voiture, tout ça), et j'ai pleuré en repartant, tant ce collège, ses élèves, ses professeurs, sa chef, son personnel m'avaient apporté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans école

Commenter cet article

Korgon 23/04/2012 20:56

Très émouvant comme témoignage en effet ...

Concernant le décalage, je peux apporté mon expérience personnelle. J'étais de la périphérie de Petite-Ville-de-Province, mais j'étais en internat en bas de la montagne dans laquelle tu étais. J'ai
côtoyé pas mal de jeunes de cette même montagne qui était mes camarades de classe.
Effectivement, il y avait chez certains un léger décalage, parfois. Oui, j'avais certains de mes amis dont l'avenir, c'était de reprendre l'exploitation / la carrière de papa-maman. Je n'étais pas
choqué, je suis un rural, mon père travaille aussi dans ce milieu là. Et pour autant, leur intérêt pour l'école était grand. Leurs parents les poussait, en regrettant eux-même leur propre arrêt
trop tôt. Et oui, beaucoup de mes copains n'avaient pas la télé ... je connais des amis vivant en cambrousse, au pied du Grand Volcan, dont la fille ne connait pas de télé ou d'Internet chez elle,
mais peut en user au collège ou chez ses amis. C'est une "way of life", pas une ignorance selon moi ...
D'ailleurs, même en étant influé par ce mode de vie, certains de mes amis ont eu fait le choix de sortir de ce milieu là, et y sont parfaitement arrivé. Et si c'était grâce à quelqu'un, ce fut bien
nos profs. Et surtout nos profs de langue qui nous ont fait voyager, Irlande, Italie, etc.

Tout ça pour dire que ton témoignage m'a un peu rappelé mon expérience et celle de mes amis, et que c'est grâce à la foi de gens comme toi que pas mal d'entre nous en sommes là où nous en sommes.

PascaleLC 23/04/2012 18:44

Drôle et émouvant ton billet. Merci de ce partage :)

Axel 23/04/2012 18:01

Tiens, ça me rappelle un de mes premiers établissements. J'avais oublié, en effet, pas d'heure de colle, presque jamais de mot dans le carnet, des parents respectueux, un peu admiratifs même. Mais
aussi les vaches derrière la cour de récréation, les transports en commun inexistants, les élèves qui ne sortaient jamais nulle part, les futurs éleveurs, éboueurs. Le principal et les plus jeunes
collègues particulièrement amicaux et attentifs. Mais aussi les PEGC bien installés qui nous snobaient et se réservaient certains niveaux...