"Y a des gens qui disent des trucs sur vous"

Publié le par ketamine

Les profs de corps humain ont, selon moi, une des matières les plus ingrates à enseigner (avec les profs de triangle-et-additions), je les admire.

 

L'an dernier, ma collègue-copine prof de corps humain m'expliquait qu'enseigner cette matière dans notre beau collège, c'était être prêt à surmonter les plus grasses plaisanteries et à répondre à toutes sortes de questions bizarroïdes du genre « c'est vrai que quand on met le petit doigt dans l'oreille d'une fille elle peut tomber enceinte ? »

 

Nos élèves ont entre 11 et 15 ans, (certains 18 en 3e mais chuuttt) c'est à dire ado, c'est à dire du genre à ouvrir leur livre d'anatomie pile sur la page où il y a un corps humain femelle en coupe et hurler « MWAAAAH la fille on voit sa foufoune ! ». Ces mêmes élèves sont du genre à s'étriper si jamais un autre élève leur dit -Ô insulte suprême – que « Ta mère, t'façon elle est pu vierge ! »

 

 Je remarque juste que nos élèves ont un rapport à la sexualité très très particulier. Dans leur tête : Sexe = sale ou sexe = insulte.

Je ne vous apprend rien en vous disant que la plupart de leurs insultes sont d'ordre sexuel, que les mots « niquer », « enculer » ou « sale pédé » font partie intégrante de leur vocabulaire (et donc de notre quotidien). Le sexe est sale, incorrect, agressif. C'est ce qu'on leur dit, ou ce qu'ilscomprennent, leur éducation sexuelle ils l'a font tous seuls la plupart du temps.

 

Alors heureusement, nous gentils pédagogues, faisons régulièrement venir des intervenants, éducateurs, infirmières, pour leur expliquer toutes les subtilités de la chose en enfilant des préservatifs sur des bananes.

 

J'aime bien ces interventions. Monsieur Capote l'intervenant sait parler aux ados et désacraliser le sexe, parler sans tabou, avec les mots qu'ils connaissent. Mais monsieur Capote n'est pas prof et peut parler en toute liberté, sans avoir peur de perdre sa crédibilité devant les élèves. Ce que fais Monsieur Capote, je ne peux en fait pas le faire.

Pourtant, à la suite de ces interventions certains élèves semblent un peu perturbés. Je ne sais pas si c'est le bon mot mais ils sont à la fois gênés d'avoir du parler de ça, et curieux d'en savoir plus. Ilsen reparlent en classe et posent beaucoup de questions. Et nous devons... bravo oui c'est ça, répondre...

 

De temps en temps, j'arrive à esquiver le sujet, lorsque le moment ne s'y prête, mais alors, vraiment pas.

 

Alors, qu'elle est la position de l'auteur sur la condition des esclaves serbo-croates en Autriche-hongrie en 1865 ? (en austro-hongrois dans le texte)

 

 - Madaaaame, c'est vrai que si on suce on peut être enceinte ? 

 

 - Euh, Jenny, es-tu sûre que c'est le moment de parler de ça là tout de suite ?

 

Mais on ne peut pas éternellement y échapper. Et puis à un moment je me dis aussi, ma grande, c'est ton job de répondre à leurs questions et ne pas les laisser croire tous les préjugés qui trainent dans la cour de récré. Lorsque j'étais stagiaire, prof à même pas mi-temps depuis deux mois (oui c'était le bon vieux temps d'il y a deux ans où on avait encore une formation, enfin... nous en reparlerons, de la formation...) j'ai été confrontée à un sacré problème. Kimberley, 15 ans vient me demander un beau matin « Combien ça coute un test de grossesse ».

 

Le test est acheté, petite discussion avec Kimberley.

 

- J'l'ai fait qu'une fois alors je pensais pas que ça marcherait. 

 

 Ben si Kim, ça peut marcher, que ça soit la première fois ou la trentième fois, c'est une histoire de cycle blablablabla, mais en plus y a les MST et tout ça.... 

 

 - Ben ouais, mais j'avais déjà fait avec un préservatif avant, mais c'était chiant !!!

 

 - Tu viens de me dire que c'était la première fois !

 

 - Ah non, pas la toute première fois, la première fois avec lui !

 - …

 

Cette expérience - traumatisante - m'a fait comprendre qu'au collège ou au lycée je n'enseignerais pas que les auteurs dramatiques austro-hongrois du XVIe siècle, mais que j'avais aussi ce devoir de prévention et d'information. (Je n'aime pas reconnaître que je remplis mes devoirs parfois, ça me donne l'impression d'être une bonne prof...)

Lorsque les langues se délient dans les classes et que les questions fusent, je m'efforce d'apporter des réponses.

Sauf que....

 

Un matin, j'ai cours avec la classe de 5e adaptée spéciale pour les enfants en "grosse difficultés scolaires" (les guillemets sont importants, vous verrez, on en reparlera... Ils sont une source inépuisable d'inspiration bloguesque) dans la salle d'Education-à-la-vie-citoyenne-où-on-apprend-que-voter-ne-se-fait-pas-que-par-SMS dont les murs sont couverts de posters de diverses associations.

Et là Jennifer pousse un hurlement (en même temps Jennifer ne SAIT PAS parler, elle hurle) :

 

- AAAAAAAAAAAAAAAAAH MADAAAAAME CA SE FAIT PAAAAAS ! (grand classique des expressions ados des terres du Neuf-Trois)

 

(quoi ? quoi ? qu'est ce que j'ai fait encore ? non c'est pas moi ! jvous le jure !)

 - Que se passe-t-il ?

 

 MADAME Y A ECRIT UN GROS MOT SUR LE MUR !

 

 Je parcoure des yeux la salle m'attendant à voir un gros tag qui dit "nik ta mer et ta gran-mer dans la bou" au marqueur noir, mais je ne vois rien.

 - Où ça ?

 

 - MAIS LA ! Elle me désigne du doigt le poster de l'association NI PUTES NI SOUMISES.

 

 - ça ?

 

 Y A ECRIT... AAAH NON JE PEUX PAS LE DIRE !

 

 - Pute ?

 

 - AAAH MADAME FAUT PAS DIRE ! CA SE FAIT PAS ! (Je vous l'avais dit...)

 

Le plus étonnant c'est que ce mot ils l'emploient toute la journée sans que ça fasse sourciller leur interlocuteur.

« Passe-moi ton Tipex sale pute » « Vas-y grosse pute tu as le même agenda que moi » « Madame Erzébeth m'a mis une heure de colle c'est vraiment qu'une sale pute gothique » (d'abord, je suis PAS gothique)

 

J'explique le mot, le poster et le nom de l'association, et pourquoi il est là dans cette salle. On commence gentiment une discussion, une fille qui couche est-ce que c'est une pute ? Bien sûr que non ! (j'ai l'impression d'être Eglantine et ses pots de fleurs « Le sac plastique autour du pot, allons-nous le laisser ? Bien sûr que non! »)

 

 - AAAAAAAAAAAAAAAAA

 

 - Qu'est ce qu'il y a encore Jennifer ?

 

- NON MADAME JE PEUX PAS ET EN PLUS C'EST MEME PAS MOI QUI L'AI DIT

 

 - Bah dis moi !

 

 - NON CA SE FAIT PAAAAS !

 

 - Kevin ?

 

 - Y a des gensils disent des trucs sur vous, madame.

 

 - Ah bon quel genre de trucs ? (je m'inquiète pas pour les "gens" ça ne peut etre que dans la cour de récré)

 

 - Ben, ils disent...

 

 -TA GUEULE CA SE FAIT PAAAAS

 

 - Jennifer, veux-tu bien laisser parler Kevin s'il te plait !

 

- Y a des gens ils disent que vous l'avez fait à 16 ans....

 

Stupéfaction.

Euh.... Quoi ? Comment ? Pourquoi ? 

 

Vite un flashback, histoire que je comprenne, allez quoi, un tout petit flashback pour... Ah, ça y est.

 

FLASHBACK

 

Nous sommes un an en arrière, et je travaille aussi ce jour là avec une classe adaptée et spéciale, mais des 4e, les grands-frères et soeurs de ceux que j'ai cette année dans la salle d'Education-Citoyenne-etc.

Nous avons assisté à une intervention de monsieur Capote. 90% de garçons dans cette classe. Ilsen ressortent assez perturbés par ce qu'ils ont entendu (les filles étaient des plantes vertes, elles n'ont rien compris et n'en parleront pas) et ils ont posés beaucoup de questions. Et j'ai essayé de répondre.

Puis est venue la question « A quel âge ? », j'ai vaguement essayé de répondre, "euh à l'âge où on se sent prêt, quand on en a envie et que le partenaire en a envie aussi, certaines personnes le seront au collège, d'autres à la fin du lycée, d'autres à 30 ans..."

 

- Oui mais, quel âge ?

 

Il faut leur donner des réponses simples comme "oui", " non", "rouge", "27", sinon y a du mal...  Considérant MA première fois à l'époque du lycée comme très très dans la norme j'ai dit comme ça "Je sais pas moi, vers 16 ans ça me semble un âge raisonnable".

 

- Ca veut dire vous l'avez fait à 16 ans ?

 

- Ca te regarde pas et euh....C'est pas parce que je parle de quelque chose que je suis forcément concernée et euh.. de toute façon ça te regarde pas..  et on parle d'autre chose !

 

Et voilà comment je me suis grillée. Sauf qu'en effet, nous avons parlé d'autre chose, et que connaissant les élèves de la section adaptée et spéciale, je me suis dit que ça allait leur sortir de la tête à peine la porte passée.

SAUF QUE NON.

L'élève au collège a une mémoire TRES sélective, et se souvient volontiers de ce qu'il veut. L'élève de section spéciale et adaptée, dont on a l'impression qu'il n'a rien retenu depuis le CP, c'est encore pire.

 

Et donc j'imagine qu'il y a eu entre l'année dernière et cette année, quelques conversations interessantes à mon sujet :

 

- Hey t'sais madame Erzébeth ? Celle qui met des jupes courtes comme ça (et là ils miment la taille de la jupe avec la main hyper haut sur la cuisse, non mais faut pas exagérer quand même...)

 

- euh, la gothique là ? (je suis PAS gothique )

 

- Ouais beh t'sais, elle a dit elle l'a fait à 16 ans ! 

 

L'inconvénient c'est que pendant un moment, je pouvais pas croiser un élève, même ceux inconnus au bataillon, sans qu'il me dise "madame c'est vrai c'qu'on dit sur vous ?" mais je faisais semblant de ne pas savoir du tout de quoi il me causait, et je laissait planer le doute quand il me reposait la question. Au début c'était flippant, comment je vais être crédible moi, maintenant, tout ça... Ca a duré un petit peu, ça m'a vraiment inquiété...

 

Puis un jour, j'en ai plus entendu parler. Une nouvelle rumeur sur le prof d'addition psychopathe qui aurait tué un élève dans un autre collège c'est pour ça qu'il a été muté à Jurassik Park - là où les profs ne veulent pas aller - a remplacé celle sur l'âge supposé de mes premières expériences. Leur mémoire de poisson rouge ne concerne donc pas QUE les auteurs Austro-hongrois du XVIe siècle... 

 

La question que je me pose maintenant, c'est comment je fais la prochaine fois ? Comment on arrive à éviter de parler de soit ou que ça prenne des proportions qui nous dépassent ?

 

J'ai appris un truc quand même, ne plus JAMAIS leur faire confiance.

 

 

Publié dans école

Commenter cet article