Mon premier collège (1/2)

Publié le par ketamine

Avant d'arriver à Jurassic Park il y a deux ans, j'ai été stagiaire dans une autre école, le collège de la Petite Maison dans la Prairie (que nous appellerons la PMDP.) C'était, euh, différent.

 

Vous voyez Jurassic Park ?

 

Vous prenez tout le contraire, vous avez la PMDP.

 

J'y ai passé une excellente année, c'était le collège rêvé pour débuter.

 

D'abord, j'ai flippé, parce qu'étant à Petite-Ville-de-Province, je pensais être affectée dans un collège aux alentours, mais non. L'académie est vaste et vide, on m'a mutée à plus de 60 km de chez moi, au fin fond de la montagne. Et je n'ai pas le permis. Youhou.

 

J'ai paniqué. Je ne savais absolument pas comment me rendre là-bas, et avec ma tendance à tout dramatiser, je me voyais déjà au chômage à cause de l'impossibilité de me rendre au travail. Et un concours de foutu en l'air, un.

 

Le soir même je partageais un verre avec des amis, quand j'ai raconté ma toute nouvelle affectation, des larmes plein les yeux (et ce n'était pas la joie de commencer à travailler). Boyfriend, qui n'était pas encore mon boyfriend à l'époque, avait cherché où ça se situait sur internet, et m'avait lancé une vanne terrible.


 - Sérieux, comment je vais faire pour y aller ?

 - Bah, en raquettes.

 - Ptain, t'es con... Et j'avais éclaté en sanglots.

 

(Si je m'étais souvenue de ça un mois plus tard, je ne serais jamais sortie avec lui, le salaud)

 

Puis le lendemain j'ai essayé d'appeler le rectorat, qui m'a envoyée me faire foutre, en gros.

Puis j'ai appelé le collège.

 

Je suis tombée sur une dame, charmante, qui me dit qu'elle a hâte de me rencontrer, que je n'ai pas de soucis à me faire car c'est un endroit très calme, que mes collègues sont des gens jeunes et sympas, que je n'aurais aucun problème à m'intégrer, que mon tuteur est quelqu'un d'expérience et qui a de grandes qualités.

 

C'était le chef d'établissement. Et ben, ça commence bien. Le problème de la distance est réglé en quelques minutes : Je me débrouille pour venir en train (et taxi, je vais vous expliquer quand même la situation du truc) le premier jour, mais comme cinq ou six collègues viennent eux aussi de Petite-Ville-de-Province et il y aura moyen de faire du covoiturage pour la suite.

 

Pour l'instant tout est parfait.

 

Je reçois une convocation pour la réunion de pré-rentrée par mail une heure après. L'organisation est impeccable.

 

Quelques jours plus tard, c'est la pré-rentrée. En train et taxi il me faut pas moins d'une heure et demi pour y aller. Le village où se trouve le collège s'appelle Saint-Farfadet-le Marais, et n'est desservi par aucune forme de transport en commun. J'ai cherché sur wikipedia, 500 habitants, ville de plus de 1000 habitants la plus proche à 30 km. Oh my God.


Je prends un vieux TER toupourri, qui tremble de partout pour me rendre à la gare de Miniville. Une fois à Miniville, je prends le taxi pour encore 30 km jusqu'à Saint-Farfadet. La route est longue. Et quelle route. 30 km de petite route sinueuse de montagne, on passe des cols, des vallées, des forêts, des villages minuscules, des lieux-dits micro-scules, des champs, des vaches, on monte, on monte, on monte... Le chauffeur du taxi est une jeune femme sympathique, elle connaît bien la région, et me demande ce que je vais faire la-bas.


 - Je suis prof, je vais travailler au collège.

 - Ah bon, y a un collège à Saint-Farfadet...

 - Euh... il semblerait.

 - Je savais même pas qu'il y avait des enfants là-bas...

 

Okay. Ça promet. Puis au bout d'une demi-heure de taxi on traverse une forêt très sombre et on arrive à Saint-Farfadet, à 1000 m d'altitude. Sur le tableau de bord de la voiture le thermomètre est passé de 20° à Miniville à 6°. Le village est vide, le soleil est caché par des nuages. C'est le Mordor cet endroit. C'est un des lieux les plus austères et glauques que j'ai jamais vu. (Si on excepte Notre-Dame-de-La-Salette, un monastère glauque situé en haute-montagne où mes parents m'ont emmenée en plein hiver quand j'étais petite et qui m'a laissé un souvenir terrifiant. Genre le Nom de la Rose, vous voyez ?)

Le collège lui est aussi austère, un cube en béton posé au milieu de la montagne, curieusement totalement ouvert. Il n'y avait aucun mur d'enceinte. Aucun grillage. Rien. En même temps vu où on est, si un élève voulait fuguer où est ce qu'il pourrait aller ?

 

A l'intérieur un immense hall vide, dans lequel trône une espèce de mannequin flippant, habillé en berger, sensé représenter Charles Ingalls, le héros local.

Le vrai nom du collège de la Petite Maison dans la Prairie est le titre d'un roman censé se dérouler dans les montagnes aux alentours de Saint-Farfadet, et ce « mannequin » est l' œuvre d'élèves qui ont étudié l'œuvre. Le truc fait peur quand on entre.

 

Et puis je frappe à une porte où il y a écrit « secrétariat », un homme à la figure joviale d'une cinquantaine d'année en surgit.


 - Bonjour !

 - Euh...Bonjour...euh, je suis Mademoiselle Erzébeth, la stagiaire d'austro-hongrois.

 - Ah, oui, bienvenue ! Je suis Jean-Fred, l'intendant.

Et l'homme me claque deux bises sur les joues.

 - Entre, madame Dupré la principale t'attend.

 

Madame Dupré est la dame charmante que j'ai eu au téléphone. C'est une dame d'un certain âge, autrefois prof d'austro-hongrois dans un lycée de Petite-Ville-de-Province, à l'air maternel et rassurant. Elle m'accueille avec un grand sourire, et me répète ce qu'elle m'a dit au téléphone, tout va bien se passer avec les élèves comme les professeurs.

 

Un jeune homme entre dans le bureau, une trentaine d'année, grand, plutôt charmant, les cheveux châtain en bataille, un style décontracté « étudiant en lettre » mais classe (« étudiant en lettre qui a trente ans et les moyens »). Il se présente, c'est le professeur de poésie slovène.

 

Puis arrive le prof de bataille navale, même âge, mais au style plus BCBG, grand, blond aux yeux bleus. Puis le prof de balle en mousse, même âge, style plus « urbain » jean-baskets, petit brun aux yeux sombres.

Je ne sais pas quoi mais quelque chose me dit que je vais me plaire ici...

 

Puis Jean-Fred me sert une tasse de café et me dit :

 - Ah voilà ton tuteur. Monsieur Marcel.


Bon, je vous l'avoue, l'espace d'une seconde j'ai souhaité que mon tuteur soit jeune et charmant comme un de ces trois jeunes profs que je viens de rencontrer.

C'est pas exactement ça.

 

Monsieur Marcel est un homme d'un certain âge, grisonnant, au visage sérieux, il a l'air d'un vieux sage. C'est maître Yoda et je serais son padawan. Le contact passe bien avec Monsieur Marcel. Il me fait un peu penser à mon père, calme, taciturne, ridé par les soucis du quotidien.

 

 

Chaque prof, chaque agent, chaque personne qui entre dans ce hall vient se présenter, me faire la bise, me souhaiter la bienvenue. A moi et à une jeune femme blonde, prof de Triangle, qui semblent aussi arriver à la PMDP. Les surveillants sont des étudiants de Miniville, des gens du coin. La moyenne d'âge des profs est de 35 ans. Pourtant perdu au milieu de la campagne, dans ce village noir, ce collège tranquille respire la bonne humeur. Les profs racontent des blagues, rient avec Madame Dupré, avec Jean-Fred, avec les surveillants. Les agents nous apportent des croissants. L'ambiance est détendue, tout le monde se parle et partage des anecdotes de vacances. Malgré mes piercings et mon look décalé (bien que pas encore les cheveux rouges à l'époque) je me sens totalement à l'aise avec ces gens, dans ce lieu.

 

 

Le soir-même je commence le covoiturage pour rentrer à Petite-Ville. Avec les charmants profs de poésie, de balle en mousse et de bataille navale. Héhé. Et la jeune prof de triangle.

Il y a plus déplaisant que de passer deux heures par jour dans une voiture avec eux.

 

 

Le lendemain je rencontre les élèves. Je n'ai jamais encore travaillé dans un collège, je suis hyper-flippée. Ma première classe est une quatrième.

 

Ils entrent, tous disent bonjour. Ils sont calmes. J'ai très peur et ma voix tremble un peu. On fait tous les trucs habituels de rentrée, appel, vérification d'emploi du temps, lecture et signature du contrat de la classe d'austro-hongrois (dans lequel j'ai écrit tout ce qui peut leur arriver pendant l'année, genre interrogation qui ne sont annoncées à l'avance, travail de recherche à la maison, etc). Ils lisent, ils signent. Personne ne proteste.

 

A l'époque j'avais trouvé ça normal. Mais avec l'expérience de Jurassic Park, je dirais plus « wow ».

 

Les élèves de la PMDP sont calmes, par rapport à Jurassic Park il n'y a pas photo. Mais ils restent des élèves de collège qui ont tendance à bavarder, à poser douze mille questions, à ne pas trop travailler. Les premières semaines ont été exténuantes, et certains cours se sont pour ainsi dire mal passés, malgré tout. Évidemment, aujourd'hui ça se passerait mieux.

 

Pourtant, dès que je sortais d'une journée éreintante, j'avais une heure de voiture avec mes collègues. Et je savais que ça allait me requinquer. Quelle ambiance ! Musique à fond, anecdotes marrantes sur les élèves, blagues scabreuses, matin et soir ces heures de voiture passait à une vitesse hallucinante. Il y a eu quelques jours tendus mais ça a été très rare en un an. Ces collègues ont été d'un très grand soutien tout au long de cette année de stage qui a été difficile à cause de la pression des visites, des inspections, et de la pression que je me mettais toute seule car j'étais (je suis un peu moins) extrêmement perfectionniste et impatiente. Il y avait des collègues avec qui on s'entendait moins bien évidemment, mais jamais je n'ai vu de clans, de tensions comme j'ai pu voir à Jurassic Park.

 

Certes la taille du collège y était pour beaucoup aussi. 150 élèves, une quinzaine de profs (dont beaucoup à mi-temps sur l'établissement), une chef (et pas d'adjoint, pas besoin), un CPE à mi-temps. Un mardi par mois, l'équipe des profs enfilait ses baskets et son jogging et allait faire un match de foot contre les élèves dans le gymnase. La première fois ça m'a fait très bizarre, puis c'est avec plaisir que j'ai participé tous les mois à cet événement sportif. Ça m'a permis d'user mes baskets un peu trop neuves, si vous voyez ce que je veux dire...

 

L'ambiance était très détendue et surtout les profs étaient très autonomes dans leur gestion des élèves, des sanctions... Si quelque chose ne fonctionnait pas avec un élève, très souvent c'était réglé en interne sans passer par la vie scolaire ou la direction. On assurait aussi (de manière tout à fait bénévole) des heures de perm. Parce qu'on était là, qu'on allait pas rentrer lorsqu'on avait des cours, et que plutôt que d'être seul dans une salle des profs vides, on préférait être avec les élèves. En fait, ceux qui ne se « pliaient pas » à cette façon de fonctionner du collège, et à son apparente décontraction ne restaient pas longtemps. Une CPE est venue un temps, a essayé d'imposer des règles très strictes au collège et à l'internat, a sermonné quelques profs sur leur manière de fonctionner avec les élèves, s'est pris la tête très très fort avec le prof de bataille navale et n'est plus jamais revenue. C' était un collège spécial. Tu adhérais et tu y passais une année merveilleuse, ou tu ne comprenais pas le fonctionnement (parce que tu venais d'un établissement complètement différent) et tu pouvais y être très malheureux. Heureusement pour moi, ça a été le premier cas.

 

A suivre...

 

 

Publié dans école

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Korgon 23/04/2012 13:52

J'ai envoyé un message pour savoir si j'ai bon ^^

ketamine 23/04/2012 16:11



Ouais, ptain, c'est ça. Qui es-tu ? :O



Korgon 23/04/2012 09:26

Au vu des indices clairsemant ton texte, je pense avoir compris où tu étais. Bahut de montagne, tranquillement niché, élèves "normaux" ... à te lire, on ne peut que te souhaiter de retrouver ça en
revenant à Petite-ville-de-Province, moins la distance peut-être ^^

ketamine 23/04/2012 13:24



Si tu trouves, tu es vraiment très fort. Même les gens de Petite-Ville ne savent pas que ça existe !



DanseLame 20/04/2012 16:37

“The word "good" has many meanings. For example, if a man were to shoot his grandmother at a range of five hundred yards, I should call him a good shot, but not necessarily a good man.”
― G.K. Chesterton "The Man who was Thursday" (~_^)

Plus sérieusement, j'essayais juste de faire une boutade.
Mais bon déjà que quand je tente de l'humour "en personne" ça tombe toujours à plat, sur internet c'est encore pire...

M'en fous, je continue, un jour je serai drôle.
Mais pas demain, demain je continue encore un peu mes vannes moisies (-_-°)

ketamine 21/04/2012 12:06



Poursuivez vos efforts, il ne faut pas se découragez. Vous pouvez encore progresser au troisième trimestre.  :D



DanseLame 20/04/2012 06:39

Ca avait l'air drolement sympa... Mais bon si j'en crois mon experience de livres/films/mangas/... 97% des gens que tu as rencontree etaient des tueurs en serie psychopates.

Tu as eu beaucoup de chance de t'en sortir vivante (^_^)

ketamine 20/04/2012 11:52



Hélas, la vraie vie c'est pas comme les mangas... Non non ils étaient sérieusement gentils.